21/09/2005

Lectures du moment

Je lis toujours plusieurs livres de front (euh, pas une page de l'un puis une page de l'autre non plus).  Actuellement A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur (Marcel Prouts), Bonjour Tristesse (Françoise Sagan) et Une Carte Pour L'Enfer (Miyabe Miyuki).  Trois romans aussi différents que captivants pour diverses raisons.

 

Je viens de terminer La Cosmétique de L'Ennemi (Amélie Nothomb) - dispensable - et Gang (Tobby Litt) - adorable, merveilleux, subtilement écrit, édifiant dans la capacité des personnages principaux à faire le mal et beaucoup de relief aux personnages.

 

Une édition du dictionnaire Larousse donne la définition suivante : «Gang. n.m. (mot américain signifiant équipe). Bande organisée de malfaiteurs». Le Gang de Toby Litt, lui, n'est pas américain, mais anglais. Et comme le veulent ses membres, il se passe absolument de l'article défini : «Ainsi voyions-nous le monde. Tous les quatre. Gang. Pas le Gang. Juste Gang.»

 

C'est dit. Gang est une entité en soi. Pas une association de malfaiteurs, mais un quatuor adolescent qui, au cœur des années soixante-dix, s'est donné pour mission de prévenir l'invasion du territoire britannique par les Russkoffs. Au moins celle de leur petite commune d'Amplewick. Les garçons se sont choisi pour nom de guerre un des quatre points cardinaux : il y a Andrew (North), le chef du groupe, dressé plus qu'il n'est élevé par un père violent mais que tous admirent («Le Meilleur Père»); il y Matthew (West), l'orphelin recueilli par des grands-parents pas très futés; il y a Paul (South), le plus réfléchi de la bande, accessoirement rejeton d'un intellectuel pacifiste et écolo… que tous détestent («Le Plus Mauvais Père») ; il y a enfin Peter (East), le trouillard soumis, promu au rang de rapporteur officiel des exploits du groupe.

 

Ces jeunes hommes parcourent la campagne en s'exerçant aux déplacements furtifs et jouent à repérer le terrain pour être fin prêts le jour funeste où les Rouges arriveront. Leurs exercices, somme toute, sont assez innocents : «Peut-être avons-nous donné l'impression que toute notre vie à cette époque, n'était faite que de permanents et anxieux préparatifs. Mais il serait faux d'imaginer que nous passions tellement de temps à nous entraîner à sauver notre pays qu'il ne nous en restait pas pour en apprécier ses nombreuses et fragiles beautés.»

 

Un funeste événement vient hélas bouleverser l'ordre de choses et la belle unité du groupe : Matthew succombe à une méningite aiguë. Gang était «un» parce qu'ils étaient quatre ; dès lors, il n'est que l'agrégation chaotique de ses trois membres survivants. Et il n'en faut pas plus pour qu'Andrew, Paul et Peter entament une dangereuse dérive. Mettant de côté la menace rouge, ils n'ont plus qu'une seule cible : les grands-parents de Matthew, coupables à leurs yeux d'avoir laissé mourir leur frère d'arme. Cette vengeance adolescente, aussi vaine que cruelle, devient leur obsession. Ainsi en ont-il décidé : les Dinosaures – le Père et la Mère Dino, comme ils les surnomment – doivent disparaître de la surface de la terre. L'Opération Extinction a commencé.

 

Toby Litt déroule son histoire avec un sens formidable de la narration et une richesse de détails qui font sa profondeur. Forme et fond y sont en adéquation parfaite. Le roman est composé de quatre parties (Eté, Automne, Hiver, Hiver toujours), elles-mêmes découpées en autant de chapitres qu'il y a de membres de Gang : on vit d'abord les événements à travers l'expérience de Matthew (du moins jusqu'à sa mort) ; puis à travers celle d'Andrew ; à travers celle de Paul ensuite et enfin celle de Peter. Mais jamais tout à fait selon le même point de vue. Ainsi dans la première des quatre saisons, où l'auteur use d'un procédé narratif inhabituel en faisant de Gang son narrateur. Un peu comme un tout qui parlerait au nom des parties. Du coup, l'unité du groupe apparaît formellement incontestable. Elle est renforcée par les signes annonciateurs d'un destin commun et violent : Matthew tombe brutalement d'un arbre ; Andrew subit un bain forcé qui manque virer à la noyade ; Paul est à deux doigts de succomber à un étouffement prolongé imposé par ses camarades ; et Peter n'échappe que miraculeusement à un incendie domestique.

 

Dès la seconde partie, la narration redevient plus classique – l'auteur laisse la parole à chaque garçon tour à tour – et ce n'est évidemment pas indifférent puisqu'elle préfigure la fin du groupe avec l'annonce de la mort de Matthew. Dans la troisième partie, Toby Litt adopte le point de vue extérieur d'un narrateur neutre. Avant qu'enfin, la parole ne soit redonnée aux garçons eux-mêmes pour un dénouement qui réussit à ouvrir le livre plus qu'il ne le ferme.

 

Cette subtile mise en scène narrative, et la profondeur de ses personnages ainsi que des situations qu'il met en scène, hissent Toby Litt au rang des grands écrivains de l'adolescence, si l'on peut appeler ainsi un William Golding ou un Vargas Llosa. Dans ce mélange réussi de tragique et de cocasse, comment ne pas trouver en effet, des analogies avec le récit des enfants abandonnés à leur sort sur une île déserte dans Sa Majesté des Mouches ? Même reconstruction de codes propres à l'adolescence en imitation des adultes. Même propension à la vraie cruauté sous les dehors du jeu, avec les hommes comme les animaux. Mêmes rivalités exacerbées pour le pouvoir. Même capacité en fin de compte à laisser exploser une violence inouïe. Et quoique la référence soit moins immédiate, on pense aussi aux «Chiots» ou aux «Caïds» du romancier péruvien ; ces garçons qui cherchent à devenir des hommes et qui, sur ce chemin ardu, montrent la même gravité que les quatre d'Amplewick. Le même jusqu'au-boutisme tragique pour des motifs dérisoires. «… allégorie de l'aventure des sociétés humaines», lit-on à propos du livre sur la quatrième de couverture. Plus simplement : un grand roman universel.

 

François Gandon
( Mis en ligne le 03/08/2004 )

08:51 Écrit par Gossip Boy | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

moi, je lis Mémoire de mes Putains tristes de Garcia marquez, pour l'instant
bonjour tristesse, je l'ai lu deux fois à deux périodes différentes de ma vie
ouais, ça m'a pas mise au mieux, cette histoire
y'a des livres ainsi qui arrivent à me mettre mal, c'est terrible

Écrit par : pommefraise | 21/09/2005

LA Sagan et sa petite musique triste... ... si tu me prends par les sentiments :-)
"Bonjour tristesse" est sans doute le premier livre que j'ai lu d'une traite, sans même le déposer un instant, je devais avoir treize ans, et à l'époque ça m'a fortement impressionné, même si au final je préfère de loin "Aimez-vous Brahms"
J'ai toujours gardé une grande sympathie pour Sagan, l'écrivain et le personnage aussi ;-)

Écrit par : NowFuture | 21/09/2005

Excellent ... Marcel Prouts ... et c'est pas moi qui l'écrit en premier !!!! ;-)

Écrit par : phaZer | 21/09/2005

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